Il
n'assistera pas à son propre couronnement. Ce jeudi matin, les
actionnaires de Samsung Electronics vont se retrouver, à partir de
dix heures, dans la grande salle de conférence du cinquième étage du
siège de l'entreprise, à Séoul, pour officialiser, à l'occasion d'une assemblée générale
extraordinaire, l'arrivée symbolique d'un nouveau dirigeant à la tête
du plus grand groupe d'électronique de la planète. Mais Lee Jae-yong,
qui va être nommé au conseil d'administration
de l'empire fondé par son grand-père puis développé par son père,
n'assistera pas au vote. Ce n'est pas l'usage, souffle-t-on chez
Samsung. A la mi-journée, le mystérieux héritier de quarante-huit ans,
simplement appelé « Jay Y » dans les couloirs du groupe, pourrait
toutefois faire un pas dans la lumière et prononcer son premier discours
de patron devant des actionnaires.
Ces
dernières semaines, certains analystes et les médias étrangers ont
raillé sa discrétion et ses silences, alors que le conglomérat vivait
avec les embrasements à répétition de dizaines de Galaxy Note 7, l'une
des plus sévères crises de son histoire. L'homme, qui ne porte
officiellement que le titre de vice-président de Samsung Electronics,
n'est jamais intervenu pour s'excuser ou même expliquer la crise à ses
clients. Le grand public connaît d'ailleurs à peine le son de sa voix.
Et n'aura aperçu, ces dernières années, que quelques clichés d'un homme
au profil de gendre idéal. Divorcé mais très présent auprès de ses deux
enfants. Un peu de golf et de cheval. Pas de soirée délurée dans les
clubs de Gangnam. « Comme les membres des familles des autres
chaebols, il fait partie de cette aristocratie d'entreprise qui
n'apparaît jamais en public mais contrôle tout en coulisses », explique Geoffrey Cain, qui termine un livre sur le groupe Samsung.
Discrétion
Pointant
la confusion des observateurs étrangers, Chang Sea-Jin, professeur de
stratégie et auteur du livre « Sony vs Samsung », rappelle que Jay Y
n'est « ni le patron de la division mobile, ni le PDG de Samsung Electronics.
On ne peut pas attendre de lui qu'il incarne ces fonctions ». «
Il a géré ça à la coréenne, avec humilité. Dans la tradition
confucéenne, il est normal qu'il ne se mette pas en avant tant que son
père est encore le président en titre même s'il est à l'hôpital »,
confirme Bruce Wonil Lee, le dirigeant du fonds Zebra Investment
Management, qui a commencé sa carrière professionnelle dans le conglomérat.
Officiellement,
Lee Kun-hee est en convalescence. Depuis la nuit du 10 mai 2014. Ce
soir là, le patriarche, qui avait succédé à son père en 1987 et
transformé la société en un géant de 70 filiales générant plus de
275 milliards d'euros de chiffre d'affaires annuel, a été frappé par une grave crise cardiaque avant de glisser, un temps, dans un état semi-comateux. Les rumeurs
le disent inconscient depuis plusieurs mois. Le groupe se tait. Et les
trois enfants du « chairman », Jay Y et ses deux soeurs, impliquées
elles dans d'autres branches du conglomérat qui gère des hôtels, des
groupes d'assurance, des marques textile, des chantiers navals ou encore
des sociétés de construction, continuent de visiter leur père, dans une
aile ultra-sécurisée du Samsung Medical Center.
La crise des Galaxy Note 7
S'il
ne s'est pas encore mis en scène, Lee Jae-yong est bien aux commandes.
Il a même directement géré la crise des Galaxy Note 7. C'est lui qui a
décidé, en accord avec D.J. Koh, le patron de la division mobile,
d'ordonner, début septembre, le premier rappel de 2,5 millions de
phablettes, dont les batteries étaient soupçonnées de surchauffer au
point de s'enflammer. « Cette initiative marque d'ailleurs un changement d'attitude »,
insiste Bruce Wonil Lee. Il y a quelques années, explique-t-il, le
groupe aurait rechigné à reconnaître le problème et n'aurait jamais
accepté une décision si radicale.
Le souci
d'agir rapidement pour sauvegarder la réputation de la marque aurait
même précipité Samsung dans une crise plus grave. En accusant, après une
poignée de tests seulement, la batterie d'être à l'origine des «
explosions » de quelques dizaines d'appareils, les cadres de Samsung se
sont probablement trompés de coupable. Et les nouveaux embrasements
d'une poignée de modèles présentés comme sûrs et distribués lors de la
campagne de rappels ont contraint Jay Y à ordonner, le 11 octobre, en
catastrophe, un abandon complet du Note 7. « Les ingénieurs de Samsung n'ont toujours pas identifié le problème. Ils n'arrivent pas à reproduire l'embrasement du Note 7 », indique Hank Morris, le représentant du cabinet Argentarius à Séoul. « Le défaut est beaucoup plus complexe qu'ils ne l'avaient initialement envisagé, confirme Geoffrey Cain. Et
ils ont besoin de trouver une réponse rapidement pour ne pas risquer de
nouveaux déboires lors du lancement du prochain appareil. »
Les profits devraient bondir en 2017
Pour
l'instant, aucun analyste n'anticipe toutefois de crise systémique.
Tous misent même sur un rebond rapide des profits de Samsung
Electronics. « L'impact du Note 7 sur les revenus devrait être minimal à long terme »,
assure Mark Newman, de Bernstein Research. Il rappelle que la série
très populaire des phablettes Note ne représentait, en moyenne, qu'un
tiers des ventes d'appareils premium de Samsung Electronics. Et, pour
l'instant, les autres modèles du géant ne semblent pas avoir souffert
d'une soudaine méfiance des consommateurs. « Du fait du programme de
bons d'achat mis en place par le groupe, un nombre significatif des
gens ramenant leur Note 7 vont probablement choisir un autre téléphone
Samsung », avance Mark Newman. L'analyste estime que l'ensemble du
fiasco pourrait coûter au maximum 7.000 milliards de wons (5,6 milliards
d'euros) à la société. Samsung Electronics évoque une facture de
4,9 milliards d'euros.
Après un coup de
froid fin 2015, les profits devraient bondir en 2017 grâce, notamment,
aux performances des autres divisions de Samsung Electronics. Le groupe
domine le marché mondial des mémoires DRAM et va s'imposer sur le
segment des mémoires 3D Nand. Il est aussi désormais l'un des deux
leaders mondiaux de la production d'écrans organiques
électroluminescents (« OLED ») qui remplacent progressivement sur nos
smartphones les dalles LCD.
Tous les
acteurs du marché se convertissent. Apple, qui va équiper dès l'an
prochain son iPhone 8 d'un écran OLED, va largement alimenter dans les
prochains trimestres l'envolée des revenus de Samsung. Ses seules
commandes de ce composant pourraient représenter, selon Bernstein
Research, une poussée du profit opérationnel du groupe sud-coréen allant
jusqu'à 8 % à l'horizon 2019. Au total, le profit opérationnel annuel
de Samsung Electronics pourrait, selon les estimations de Nomura,
dépasser dès l'an prochain les... 30 milliards d'euros et ainsi
pulvériser son record absolu de 2013. « La transition vers un Samsung 2.0 porté par ses composants est bien enclenchée », résume Bernstein Research.
Dans l'ombre
Dans
l'ombre, Jay Y a été l'un des principaux architectes de ce changement.
Diplômé de l'université de Séoul, il bénéficie d'une double culture
après ses années à la Keio University de Tokyo, d'où il a ramené un MBA,
et à la Harvard Business School, où il s'est constitué un
impressionnant carnet d'adresses. « Il sait que l'ensemble du groupe doit évoluer », explique Bruce Wonil Lee.
Samsung
Electronics reste le plus grand producteur de smartphones de la planète
mais sa domination de ce marché et de l'électronique grand public ne va
cesser de s'effriter. « Il veut trouver de nouveaux moteurs de
croissance pour l'ensemble du chaebol. C'est lui qui a poussé la cession
de nombreuses divisions, telles que la chimie ou le matériel militaire,
et a lancé le groupe dans la biopharmacie », détaille l'expert. L'introduction en Bourse
de Samsung Biologics aura d'ailleurs lieu la semaine prochaine. Les
acquisitions se multiplient encore dans le secteur des équipements pour
voitures autonomes.
En interne aussi, les changements prennent forme. Lentement. « Sa seule élection au conseil d'administration est un acte fort de transparence »,
enchaîne Bruce Wonil Lee. Les membres des familles contrôlant les
grands empires industriels sud-coréens évitent encore systématiquement
cette exposition, qui oblige à un minimum de transparence sur leurs
revenus et crée une responsabilité pénale. Lee Kun-hee, son père,
n'était lui-même plus au conseil de Samsung Electronics depuis...
huit ans.
Une structure réputée castratrice
La culture d'entreprise commence aussi à évoluer dans une structure réputée castratrice pour ses employés. «
Ce système a probablement joué un rôle dans la crise du Galaxy Note 7.
N'osant jamais discuter les ordres de leurs supérieurs, les ingénieurs
ont pu obéir aveuglement à des consignes qu'ils savaient peut-être
potentiellement néfastes », explique Geoffrey Cain. A partir de
mars prochain, Samsung Electronics va essayer de « casser » cette
tradition en simplifiant les titres des fonctions hiérarchiques au sein
de l'entreprise. Actuellement, chaque employé se voit attribuer un rang
dans l'organisation tels que « daeri » (assistant), « gwajang »
(manager) ou encore « bujang » (chef d'équipe). L'an prochain, ces
titres - il en existe sept - seront remplacés par des appellations
mettant en valeur les compétences du salarié afin de favoriser une
communication plus « horizontale » dans les équipes. Les employés seront
aussi incités à ajouter le suffixe honorifique « nim » aux noms de
leurs collègues plutôt que de les interpeller par leur rang
hiérarchique.
Recensant ces petites
révolutions qui doivent, en théorie, encourager le débat et favoriser la
créativité, les analystes veulent croire que Samsung va aussi bientôt
accepter de restructurer l'organisation capitalistique opaque assurant à
sa famille le contrôle du chaebol. Pour décrire ces centaines de
participations croisées entre les 70 filiales, les économistes évoquent
l'image d'un « bol de nouilles ». « Jay Y doit absolument réarranger
cet actionnariat pour pouvoir prendre directement le contrôle du
conglomérat à la mort de son père qui détient les parts des sociétés
clefs », note Hank Morris.
Début octobre, le fonds américain Elliott, qui possède 0,62 % de Samsung Electronics, avait suggéré une scission de ce dernier (le bijou du conglomérat) en deux entités indépendantes. Une forme de société holding,
contrôlée par Jay Y et ses soeurs et chapeautant les différentes
sociétés, serait alors créée. Cette nouvelle transparence, assure le
fonds, alimenterait un regain d'intérêt des investisseurs pour les
titres des différentes entreprises cotées de l'empire. « C'est un scénario très acceptable »,
assure Bruce Wonil Lee, qui milite depuis des années pour une réforme
des chaebols sud-coréens. Les actionnaires n'ont pas prévu d'évoquer ce
chantier dès jeudi, mais la prochaine assemblée générale, en mars 2017,
pourrait être l'occasion d'une grande annonce.
Yann Rousseau

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