C'était, naguère, l'un des manuels de chevet des étudiants en sciences politiques. Dans Paysans de l'Ouest,
Paul Bois étudiait les déterminismes sociaux et géographiques qui
conduisaient au comportement politique depuis la Révolution française.
Son terrain d'études était le département de la Sarthe, tiens, tiens,
celui-là même dans lequel François Fillon, quelques décennies plus tard, s'est taillé un fief.
En se qualifiant pour le second tour de la primaire de la droite et du centre,
sur un positionnement conservateur lisible un rien pompidolien,
l'ex-Premier ministre va remettre au goût du jour ce best-seller de la
science politique. Évidemment, il faudra décortiquer de près l'électorat
filloniste, mais nul doute qu'on y trouvera cette France
des « taiseux », qui ancre son identité dans la terre et que Paul Bois
cantonnait à l'Ouest, mais que l'on pourrait aujourd'hui repérer un peu
partout dans l'Hexagone. Une France rurale – ce qui ne veut pas dire
nostalgique, voire pétainiste, funeste appréciation – ou plutôt une
France des territoires, souvent plus innovante que la capitale, qui se
méfie comme d'une guigne des effets de mode, des mouvements de balancier
médiatique et des hommes providentiels autoproclamés. Pendant des mois –
et depuis 2013 –, François Fillon, en suivant sa boussole intime, a
creusé son sillon dans cette France provinciale, comme l'on disait
jadis, que l'on juge ringarde à Paris
et qui, en retour, observe d'un œil distant, parfois amusé, parfois
vindicatif, les passions et délires confus dans lesquels est empêtré le
petit milieu politico-médiatique qui fait, ou plutôt aimerait bien
encore faire, l'opinion depuis Paris – mais dont le pouvoir d'influence,
scrutin après scrutin, sondage après sondage, ne cesse de se rétracter.
Autre singularité du vote filloniste : la mobilisation catholique
Cette
France de l'Ouest, c'est celle de la formidable réussite des
entrepreneurs vendéens, incarnée par le succès du Puy-du-Fou des
Villiers, terriens et patriotiques, mais aussi solidaires et tournés
vers le monde, ou encore du Futuroscope, qui a transporté avant l'heure
le marais poitevin dans le XXIe siècle.
La France de Fillon, c'est
aussi celle de l'abbaye bénédictine de Solesmes, haut lieu chrétien
médiéval (1010) planté dans le fief sarthois de l'ex-Premier ministre.
Car, autre singularité certaine du vote filloniste, c'est la
mobilisation catholique, réseaux puissants et en déshérence politique,
qu'a réussi à capter le Sarthois. L'intransigeance de Bruno Le Maire sur le mariage pour tous et la volte-face de Nicolas Sarkozy
sur le sujet ont eu raison du soutien de la majorité catholique à ces
deux candidats. Jean-Frédéric Poisson, président d'un microparti qui se
veut démocrate-chrétien, aurait pu séduire cet électorat, mais ses
incohérences, sa proximité avec le FN et son épuisement sémantique en
ont rebuté plus d'un.
Sur ce terrain, François Fillon a joué avec
finesse, attirant à lui, sans déclencher les foudres de la police de la
pensée – en jouant sur une ligne de crête laïque, mettant à distance ses
convictions personnelles –, les responsables de Sens commun,
l'influente « task force » des jeunes catholiques issus de la Manif pour
tous et ralliés désormais aux Républicains. Surtout, très vite, alors
que ses adversaires en étaient encore à se demander comment se
positionner sur cette question du mariage gay, François Fillon a pris le
risque de propulser comme porte-parole la présidente de Sens commun,
Madeleine de Jessey, lui réservant une bonne place dans ses meetings.
Il a agrégé l'establishment et les désabusés du « système »
Une
France des territoires et une France catholique, François Fillon aura
réussi à ramener dans le giron républicain ces deux « périphéries »
heurtées de plein fouet par les décisions, les comportements, les
inconstances et les impérities des élites du pouvoir central et draguées
de près par le FN mariniste new look. Voilà plutôt une bonne nouvelle
pour les démocrates. L'ex-séguiniste souverainiste a sans doute réussi à
agréger sur son nom l'establishment, mais aussi les désabusés du
« système ». Fillon, c'était aussi le candidat de la France « qui a peur
d'un déclassement culturel, d'une dépossession identitaire », comme l'a
souligné son porte-parole, le Vendéen (et ex-villiériste) Bruno
Retailleau, au soir du premier tour.
Il n'y a pas que Paul Bois
qui va revenir à la mode dans les bibliothèques de sciences politiques,
il y a aussi André Siegfried et cette étude austère, décortiquée par des
générations de politologues en herbe, signée par Guy Michelat et Michel
Simon, intitulée « Classe, religion et comportement politique » et
publiée aux Presses de la Fédération nationale de la science politique
(FNSP) en 1977...

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